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Titre thèse


Thèse de Esfandyar TORKAMAN RAD (ESO Caen) qui sera soutenue le ()
Direction :


    Composition du jury :


      A la suite de l’annonce des résultats de la dixième élection présidentielle iranienne en juin 2009, un soulèvement postélectoral s’est créé à Téhéran dans d’autres grandes villes du pays. Une foule de centaines de milliers de personnes, qui accusait l’Etat de fraude électorale pour réélire Mahmud Ahmadinejad, a manifesté pour soutenir les candidats opposants : Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi. Ce soulèvement a été baptisé le « mouvement vert » puisque les manifestants portaient des signes verts qui était la couleur emblématique de Moussavi. Dès la soirée d’élection, nombreuses arrestations ont été effectuées et cela n’a fait que continuer tout au long des manifestations et des rassemblements pendant dix-huit mois jusqu’à la mise en résidence surveillée des candidats opposants en février 2011.

                      Au départ, une grande partie de l’opposition au régime politique d’Iran à l’étranger, ainsi que l’opposition officielle dans le pays ont, d’une manière ou d’une autre, soutenu le mouvement vert : les royalistes, les réformistes, les gauchistes, les libéraux, l’OMPI[1], les minorités religieuses ou ethniques etc. Plusieurs manifestations ont été organisées  dans plusieurs villes du monde entier où, pour la première fois, toute l’opposition iranienne se réunissait.  

                      En outre, ce soulèvement s’est aussi caractérisé par une forte présence des femmes lors de ses événements ; notamment, avec la diffusion massive de l’image de la mort de Neda Agha-Soltan qui est devenue la figure emblématique du mouvement à travers le monde entier. Cela constitua une vision de la mobilisation féminine plutôt avant-gardiste bouleversant l’idée que les femmes sont nécessairement passives ou suiveuses dans les mouvements sociaux en Moyen-Orient.

      A partir des premiers jours après l’élection, une grande vague de migration s’est mise en place. Les activistes, les hommes/femmes politiques, les militants, les journalistes et les manifestants qui voyaient leur vie menacée d’un côté, et de l’autre côté, les individus sans activité politique particulière, qui ne supportaient plus les répressions et les restrictions politiques et économiques de la part de l’Etat qui ne faisait qu’augmenter, quittaient le pays les uns après les autres[2]

      La population immigrée du Moyen-Orient est habituellement vue en sa masculinité, c’est-à-dire les hommes seuls ou avec leur famille qui migrent pour les causes politiques, économiques ou les deux. Néanmoins, les femmes iraniennes ont joué un rôle important dans les événements postélectoraux et par conséquent, dans la migration qui les a succédés, malgré l'infériorité de leur nombre, elles ont eu une place remarquable. Dans la société patriarcale religieuse iranienne où règnent un régime politique religieux, totalitaire d’apartheids, être une femme militante portante d’une idéologie opposante induit une multi-oppression sociale. En arrivant en Europe, en tant que migrante réfugiée étrangère, de nouvelles discriminations apparaissent ; cependant, celles d’avant ne disparaissent pas nécessairement.

      La problématique de ce travail de recherche se concentrera sur la présence des femmes dans l’espace urbain et virtuel[3] pendant le mouvement vert et ensuite dans la migration. Deux champs de question peuvent être mobilisés : Dans quelle(s) mesure(s) le parcours des femmes militantes iraniennes fait face à l'intersectionnalité[4] pendant leur combat dans le pays et ensuite dans leur migration ? Quel(s) rapport(s) à la société d’accueil et à la société d’origine, entre « ici » et « là-bas » ?

      Pour mettre au point cette problématique, à la suite d’une brève histoire de la lutte sociale et politique des femmes en Iran, nous tenterons de répondre aux questions suivantes : Quelle place définit la société iranienne pour les femmes dans l’espace publique ? Comment les femmes militantes vivent-elles leur combat socio-politique ? Quel fut le rôle des femmes dans le mouvement vert ? Dans quelles mesures ont-elles décidé ou ont-elles été obligées de quitter le pays ? Pour pouvoir réaliser leur migration, quels obstacles en plus ont-elles rencontrés à cause de leur genre ? Quels parcours ont-elles accomplis pour arriver en Europe ? Pourquoi ont-elles choisi l’Europe comme leur destination ? Quelles difficultés ont-elles rencontrées en exile ? Quels étaient les effets de la rupture de leur pays ? Se sont-elles réintégrées dans la lutte socio-politique de leur pays depuis l’étranger ? Désirent-elles s’intégrer dans celle du pays d’accueil ? Si oui, à quelles nouvelles oppressions feront-elles face pour y parvenir ?

      Une autre caractéristique frappante du mouvement vert fut sa représentation immédiate sur internet et notamment sur les réseaux sociaux, par le biais de vidéos faites par des manifestants avec leurs téléphones portables. Au vu de l’interdiction absolue de la présence de journalistes sur les lieux, ces images non-qualifiées sont la seule source audiovisuelle de ce mouvement. D’un autre côté, le soulèvement iranien était le premier dans le fil des mouvements sociaux révolutionnaires en Moyen-Orient où les réseaux sociaux eurent un rôle très important dans l’organisation de manifestations ainsi que dans leurs représentations posthumes[5].

      Ainsi, notre réflexion s’appuiera sur les apports de perspectives de sciences humaines, notamment la géographie sociale du genre, la sociologie et l’anthropologie, afin de pouvoir étudier également les effets médiatiques sur le mouvement vert.

      Méthodologie

      Nous viserons, comme objectif de ce travail de thèse, une recherche multimédia qui contiendra une réflexion théorique sur le sujet, ainsi qu’une étude audiovisuelle dans le cadre d’un film documentaire qui muni comme dispositif une mobilisation des archives au renfort des témoignages des enquêtées. Nous chercherons à travailler avec des femmes militantes iraniennes adhérant à différentes idéologies qui ont émigré à cause du mouvement vert. Ainsi, nous accèderons à des témoignages et points de vus variés que nous récolterons notamment en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Suède où nous avons déjà des contacts.

      Dans un premier temps, pour mener à bien cette recherche, nous mettrons en place un travail d’observation participante pour étudier le quotidien de ces femmes ainsi que leur place dans la société d’accueil par rapport à leur engagement politique. Dans un même temps, il serait intéressant de pouvoir effectuer des entretiens semi-directifs ou non-directifs afin d’avoir leur appréciation du sujet et les expériences plus précises. Par ailleurs, nous travaillerons sur la possibilité de filmer ces entretiens et certaines de ces observations qui permettront de récolter des éléments à analyser pour le travail de thèse. De là, l’étude sera composée de deux parties : une étude théorique mélangée à l’analyse du terrain par le biais des entretiens et de l’observation et une production cinématographique de la recherche. Le travail de thèse sera donc présenté en deux parties. En effet, il paraît important de passer par le dispositif audiovisuel qui peut enrichir la procédure de contestation et également de révéler des informations inaudibles ou tout simplement plus visuelles sur la condition des individus. Le temps de l’enquête sera déterminant par rapport à la relation de méfiance qui pourra s’instaurer dans un premier temps. De plus, la matière audiovisuelle nous permettra d’effectuer un archivage simultané de ce qu’il s’est passé au moment historique mais aussi des témoignages d’aujourd’hui sur ce passé ainsi que sur ses effets sur la vie de ses actrices. Nous nous inscrirons dans la dynamique du programme interdisciplinaire Film et Recherche en Sciences Humaines (FRESH) de la MRSH  de Caen en relation avec les autres MSH et équipes participantes à ce programme.

       

      [1] L’Organisation des Moudjahidines du Peuple Iranien.

      [2] Les statistiques de HCR montrent 15890 enregistrements de demande d’asile effectuées par des iraniens en 2009, 31308 en 2010 et 24816 en 2011. (http://www.unhcr.org/statistics.)

      [3] Une autre caractéristique importante du mouvement vert était sa forte présence dans un nouvel espace publique : internet et notamment les réseaux sociaux.

      [4] L’intersectionnalité, une notion créée par Kimberlé Williams Crenshaw, désigne plusieurs formes simultanées d’oppression et de discrimination sociales que subit un membre d’une société par rapport à son genre, sa classe, sa race, sa nationalité, ses origines ethniques, ses orientations sexuelles, ses idées politiques, etc.

      [5] Le 15 juin 2009 dans un article rédigé par l’éditorial de « The Washington Times » ainsi que le 16 dans l’article de Sylvain Mouillard dans « Libération »  ce mouvement a été baptisé « la  révolution Twitter ».